Reconnu dans le milieu chrétien comme l’homme des 95 thèses ou mieux comme le réformateur par excellence du christianisme, l’ex moine catholique Martin Luther est évoqué avec fierté par les adeptes du protestantisme en général et du luthérianisme en particulier. Toutefois, ses rapports avec les juifs et son œuvre constituent un bémol à cette réputation entretenue depuis des siècles. Des chercheurs aujourd’hui n’hésitent pas à mettre en cause l’homme qu’ils présentent comme un antisémite notoire et par- dessus comme l’inspirateur d’un certain Adolf Hitler.

Ce présent article est rédigé dans l’objectif de présenter l’homme, ses rapports avec le peuple juif, son action pour ou contre ce peuple avant de dire dans quelle mesure, il a pu être l’inspirateur d’Adolf Hitler.

Martin Luther(10 novembre 1483  - 18 février 1546).

Evolution des rapports entre Luther et les juifs

Du début jusqu’à l’an 1536, Luther était bien disposé envers les juifs et enthousiaste à l’idée de les convertir au christianisme. Plus tard lorsqu’il s’est heurté à la résistance de ces derniers, son attitude vis-à-vis d’eux va changer au point de recommander de terribles persécutions contre eux. Examinons ces deux périodes de la vie de l’homme.

  • La période de grâce

En 1519, Luther récuse la doctrine de Servitus Judaeorum (servitude des juifs), établie dans le Corpus Iuris Civilis (la plus grande compilation du droit romain antique) par Justinien 1er en 529. Il écrit : 

« Des théologiens absurdes défendent la haine des juifs…Quel juif pourrait consentir d’entrer dans nos rangs quand il voit la cruauté et l’hostilité que nous manifestons à leur égard et que dans notre comportement envers eux nous ressemblons moins à des chrétiens qu’à des bêtes ? » (Eliot Rosenberg, Mais étaient-ils bons pour les juifs ? (New York : Birch Lane Press, 1997, P.65)

En 1523, dans un essai, il déclare que Jésus Christ est né juif, condamne alors le traitement inhumain à l’égard des juifs. Il presse les chrétiens à les traiter avec bienveillance. Il écrit : 

« Si j’avais été un juif, et avais vu de tels balourds et de tels crétins gouverner et professer la foi chrétienne, je serai plutôt devenu un cochon qu’un chrétien. Ils se sont conduits avec les juifs comme s’ils étaient des chiens et non des êtres vivants ; ils n’ont fait guère plus que de les bafouer et de saisir leurs biens. Quand ils baptisent, ils ne leur montrent rien de la vie et de la doctrine chrétienne, mais ne les soumettent qu’à des papisteries et des moineries… Si les apôtres, qui aussi étaient juifs, s’étaient comporté avec nous, Gentils, comme nous Gentils nous nous comportons avec les juifs, il n’y aurait eu aucun chrétien parmi les Gentils… Quand nous sommes enclins à nous vanter de notre situation de chrétiens, nous devons nous souvenir que nous ne sommes que des Gentils, alors que les juifs sont de la lignée de Christ. Nous sommes des étrangers et de la famille par alliance ; ils sont de la famille par le sang, des cousins et des frères de notre Seigneur. En conséquence, si on doit se vanter de la chair et du sang, les juifs sont actuellement plus près du Christ que nous-mêmes… Si nous voulons réellement les aider, nous devons être guidés dans notre approche vers eux non par la loi papale, mais par la loi de l’amour chrétien. Nous devons les recevoir cordialement et leur permettre de commercer et de travailler avec nous, de façon qu’ils aient l’occasion et l’opportunité de s’associer à nous, d’apprendre notre enseignement chrétien et d’être témoins de notre vie chrétienne. Si certains d’entre eux se comportent de façon entêtée, où est le problème ? Après tout, nous-mêmes nous ne sommes pas tous de bons chrétiens. » (Martin Luther, Que Jésus-Christ est né juif, traduction Walter Brandt in les œuvres de Luther (Philadelphia : Fortress Press, 1962 P. 200-201-229)

Ainsi comme on le constate Luther fait un véritable plaidoyer auprès du monde chrétien en faveur des juifs avec le secret espoir de les gagner à Christ. Cette bonne volonté et cette bonne disposition vont se heurter à la résistance des juifs qui se considèrent comme le peuple élu par excellence. Ils n’attendent rien de personne et encore des chrétiens. Cette attitude a été très mal prise par Luther qui va appeler ouvertement à la persécution et au meurtre de ces derniers.

  • La période de plomb

Elle part de 1528 jusqu’à la mort de Luther en 1546. En effet en 1528, Luther raconte une mésaventure concernant la diarrhée qu’il a eue en consommant des aliments Cashers. Ecrivant à son ami Melanchthon il déclare en substance : 

« Les aliments Cashers, maléfiques pour la constitution des Gentils sont consommés par les juifs en guise de démonstration de leur supériorité sur les Gentils et comme moyens de se dissocier de la culture dominante germanique. »

Il recommande que les aliments Cashers soient bannis des nations chrétiennes. Ce tournant va marquer définitivement la rupture entre Luther et les juifs. Leur refus d’embrasser la foi chrétienne va constituer le point de départ décisif du changement de la position de Luther, de l’amitié à l’hostilité envers les juifs.

L’écrivain Paul Johnson remarque que 

« Luther n’était pas satisfait avec les injures verbales. Même avant qu’il écrive son pamphlet antisémite, il avait réussi à faire chasser les juifs de Saxe en 1537 et dans les années 1540 de nombreuses villes allemandes ; il avait aussi essayé sans succès de les faire expulser par l’électeur de Brandebourg en 1543 ». (Paul Johnson, une histoire des juifs, P. 242)

Trois ans avant sa mort, Luther va publier un ouvrage intitulé « Von den juden und ihren Lugen » traduit en Français par « Des juifs et de leurs mensonges ». Cet ouvrage de 65000 mots est à n’en point douter le recueil de tous les griefs que ce dernier nourrissait contre la communauté juive d’Allemagne. Dans ses remarques préliminaires, il présente cet ouvrage comme une réaction à un pamphlet écrit par des juifs non identifiés que lui a fait parvenir le comte Wolfgang Schlick de Falkenau : 

« Cher Monsieur et bon ami, j’ai reçu un traité dans lequel un juif s’engage dans un dialogue avec un chrétien. Il ose pervertir les passages des Ecritures saintes que nous citons en témoignage de notre foi, concernant notre Seigneur Jésus Christ et sa mère Marie, et les interpréter de façon tout à fait différente. Il pense qu’il peut détruire la base de notre foi. » (Les œuvres de Luther traduction Martin Bertram, Philadelphie : Fortress Press, 1971, 47 : 137)

La réaction de Luther fut sans ambages, il les considère comme « une race de vipères et des enfants du diable, misérables, aveugles, imbéciles et stupides, des voleurs et des larrons, des fripons paresseux, des meurtriers permanents, de la vermine et de la gangrène. » puis il continue en recommandant que : 

« les synagogues et les écoles juives soient brûlées, leurs maisons rasées, leurs écrits confisqués, leurs rabbins interdits d’exercer, leurs déplacements restreints, qu’ils aient l’interdiction de prêter de l’argent et qu’ils soient obligés de gagner leur vie en cultivant la terre. Puis de poursuivre : « si nous voulons laver nos mains du blasphème des juifs et non participer à leurs affaires coupables, nous devons nous séparer d’eux. Ils doivent être expulsés de notre pays et nous devons les chasser comme des chiens enragés. »

Luther est allé plus loin, il a osé le blasphème dans sa rage contre les juifs. En effet, les juifs, pour ne pas prononcer le nom du Créateur en vain il l’appelle Hashem Hamephorash (le nom imprononçable) à chaque fois qu’ils sont confrontés à la prononciation du saint nom. Luther dans sa rage s’est attaqué à ce nom sacré. Plusieurs mois après la publication de Des juifs et de leurs mensonges, il écrit Vom Schem hamphoras und das Geschlecht Christi (Du nom de hamphoras et de la lignée du Christ). Dans cette publication, il s’est permis d’écrire :

« Ici à Wittenburg, dans notre église paroissiale, il y a une truie sculptée dans la pierre, sous laquelle sont étendus des jeunes cochons et des juifs qui sont en train de téter, et derrière la truie se tient un rabbin qui soulève la patte droite de la truie, se dresse derrière la truie, se penche et regarde avec grand effort le Talmud sous la truie, comme s’il voulait lire et voir quelque chose de très difficile et d’exceptionnel ; il n’y a aucun doute, ils ont reçu leur Chem Hamphoras de cet endroit. »

Nous n’aurons pas suffisamment d’espace pour répertorier toutes les déclarations antijuives de Luther tant il a multiplié ce genre de discours. Il faut à présent se pencher sur l’héritage que ce Luther a pu léguer à un certain Adolf Hitler.

  • Les Nazis

La ligne de la filiation de l’antisémitisme de Luther à Hitler est facile à tracer. Dans son livre intitulé « La guerre contre les juifs », Lucy Dawidowicz écrit que Hitler affirmait que le vrai Luther était le Luther âgé auteur de des juifs et de leurs mensonges. Hitler n’a rien apporté de nouveau, il s’est contenté de reprendre à son compte toutes les dérives de Luther auxquelles il a donné les moyens d’action.

Luther s’est posé comme celui qui a théorisé l’antisémitisme et Hitler celui qui l’a concrétisé. Les deux sont comme les deux faces d’une même pièce. Ainsi on peut comme Shaoul (Paul) dire : « Luther a semé et Hitler a arrosé »

Le Scribe

primi sui motori con e-max